Nouvelle Donne publie !

Nuit

mardi 6 juillet 2021 par Laurence Goergen

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Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2021

Les murs étaient encore chauds de l’après-midi. Elle s’installa sur le vieux canapé de la terrasse, comme tous les soirs d’été, pour profiter du calme du jardin avant d’aller retrouver sa chambre et ses insomnies. Les insectes s’en donnaient à cœur joie dans l’ombre. Alourdies de chaleur, les collines s’assoupissaient paisiblement. Elle aimait ce moment, elle l’attendait tout le jour. Au moins, là, n’avait-elle pas à donner le change, à faire comme si toute cette solitude était, finalement, devenue une amie. Celle qui ne se plaignait jamais, celle qui en avait vu d’autres, cette femme-là disparaissait quand elle s’asseyait face à la nuit, face à elle-même, avec pour seule compagnie son chien, le chant des grillons et le carrousel des papillons autour de l’applique. La maison dormait déjà et c’était bon de la savoir là, comme un gros animal confiant et protecteur. Il faudrait s’occuper du jardin délaissé. Mais pour qui ? Personne ne venait se perdre dans ce coin de nature pour prendre de ses nouvelles.
Machinalement, elle passa sa main sur le pelage du chien qui venait de s’installer à son tour sur le velours râpeux du canapé. Ils restèrent un moment ainsi, dans leurs pensées … L’air était saturé du parfum des romarins qui envahissaient les plates-bandes.
Soudain, l’animal se mit à fourrer la truffe entre deux coussins et à gratter frénétiquement le tissu. Elle l’écarta doucement, plongea la main dans l’interstice, tâtonna et sentit une petite boule dure qu’elle attrapa. C’était un bouton rond, de la taille d’une perle, pâle avec des reflets miel. Elle le reconnut, elle l’avait tellement cherché. Son cœur s’emballa comme un oiseau soudain mis en cage. Tout son être se fondit dans la petite sphère au creux de sa paume.
Le bouton appartenait à une robe d’été qu’elle avait portée pendant les premières vacances passées dans cette maison du sud. Unie, d’un jaune tirant sur l’orange, largement évasée et si légère ! C’était sa robe-soleil. Elle ne la quittait pas, d’autant que ce mois d’août avait été brûlant. Son amour d’alors l’appelait « Bouton d’or » !
Le bouton fermant le col s’était perdu, elle l’avait longtemps cherché dans toutes les pièces, au jardin, sur le sentier. Puis elle s’était résignée à laisser la robe dans l’armoire. Et le voilà qui réapparaissait, laissant les souvenirs s’en échapper sans qu’elle puisse arrêter leur farandole.
La nuit était un écran qui projetait des images d’un temps qu’elle avait voulu oublier. D’abord un gros plan de son fils absorbé dans la contemplation du monde, ses petons nus dans l’herbe, ses orteils minuscules, serrés comme des petits pois dans leur cosse. Puis, elle se revit sur la terrasse, quand le vent faisait gonfler sa robe et qu’elle devenait montgolfière ; l’enfant, qui tentait ses premiers pas, s’y jetait bras en avant. Elle le soulevait, tournoyait avec lui, respirait l’odeur de pain au lait nichée dans son cou. Et ils riaient, riaient ! Enfin, lui revinrent les soirées au jardin, à la lueur des bougies. Elle lui racontait des histoires douces et lorsqu’il s’était assoupi, son père l’emportait pour le coucher dans son lit à l’étage. Puis il la rejoignait sous les étoiles d’août et ils parlaient d’avenir, se voyaient dix, vingt ans, une éternité plus tard, toujours ensemble tous les trois. A la fin des vacances, ils avaient décidé le propriétaire de la maison à la leur vendre et ils avaient déménagé. Une folie ! Comme ils étaient emplis de certitudes cet été-là ! Rien ne pourrait arriver. L’enfant grandirait sain et fort, les murs retentiraient de leurs rires, et elle serait la reine de ce royaume.
Elle serra le bouton à s’en faire mal. Il rouvrait une porte qu’elle croyait avoir cadenassée. Elle n’entendait plus le bruissement des feuilles de l’acacia au-dessus d’elle, ni celui des insectes qui balafrait l’air. La nuit était maintenant complètement tombée. Elle respirait à peine, une immense boule de chagrin pesait sur son cœur, oppressait sa poitrine. Le bouton semblait palpiter dans son poing crispé. Elle ouvrit la main, l’approcha de ses yeux, très près, et y vit, à la lumière de l’ampoule, son propre reflet, comique, déformé par la courbe. Elle fixa le regard de cette femme-bulle qui l’observait. Est-ce qu’elle avait encore en elle un peu de cet été lointain ? Oui, tout vivait là, intact.
Elle n’avait pas su protéger son fils, elle avait failli. Elle n’était la reine d’aucun royaume. Une nuit de l’hiver qui avait suivi ce mois d’août, l’enfant s’était endormi pour toujours. Comment avait-elle pu, folle, fermer la porte de la chambre comme tous les autres soirs ? Une vraie mère aurait pressenti la menace. Pourquoi ne s’était-elle pas réveillée avant qu’il ne cesse de respirer ? Personne n’avait pu la libérer de ces questions sans réponses, pas même le père de l’enfant qui s’était heurté à sa détresse obstinée. Alors il était parti, refusant de sombrer avec elle dans l’abime. Il avait fui les promesses mort-nées de douceur et de paix. Elle ne lui en avait pas voulu.
Les autres lui avaient dit de quitter cette maison : elle s’y était accrochée comme un naufragé à une planche. On n’efface pas le passé en changeant d’horizon. Elle pensait que pour tenir la nostalgie à distance, mieux vaut l’affronter là où elle prospère. Elle était donc restée là, au milieu des collines, et patiemment, elle s’était endurcie, recroquevillée sur sa solitude, luttant contre les souvenirs. Elle n’avait jamais compris l’expression « recommencer sa vie ». Elle devait continuer la sienne, même bancale, amputée, voilà tout. Le petit bout d’homme qu’elle avait porté et qui pendant une année avait été son centre de gravité, elle ne le verrait pas grandir. Oublier pour vivre. Lâcher pour tenir. Il n’y avait pas longtemps qu’elle avait ressorti des photos de lui. Mais elle n’avait jamais réussi à dompter la culpabilité, ce vertige. Elle vivait au-dessus de ses forces.
Le grain de sable qui est entré dans la coquille et en est resté prisonnier ne deviendra jamais de la nacre : il restera grain de sable. Pourtant, c’est grâce à lui que naîtra la perle. D’une anomalie, d’un accident. Cette année de maternité solaire puis la longue nuit qui l’avait suivie seraient toujours le cœur de son existence. Mais ce soir, la femme qu’elle voyait dans le bouton irisé lui disait qu’elle avait fini de payer son tribut à la souffrance. L’enfant vivait en elle, il ne lui en voulait pas. Il s’était endormi, elle n’y était pour rien.
Elle referma la main sur le bouton, se leva et, le chien sur ses talons, partit vers le sentier. Elle marcha longtemps, dans la nuit constellée de lucioles. En revenant vers la maison, elle se dit qu’il était grand temps de s’occuper du jardin et d’y replanter des fleurs.

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