VISAGES, VIES SAGES

samedi 31 décembre 2022 par Cyrille Gove

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Illustration : Corine Sylvia Congiu - 2022

Hiver. Campagne grise néanmoins attirante, où volettent des mystères entraperçus par la fenêtre : entraperçus seulement car le train passe trop vite. Des fumées de feu de bois, que l’on voudrait humer, respirer, toucher du regard en s’y piquant les yeux, mais qui ne se laissent que deviner. Un coin de ciel calme, presque bleu. Simon s’installe plus confortablement. Pas si mal, après tout, la vie. Il cesse de regarder à l’extérieur. Quel âge a-t-il déjà ? C’est lui qui se pose la question. Depuis quelques années, la réponse ne lui vient plus automatiquement ; il doit se livrer à un rapide calcul : Gilles a trente ans, donc, voyons, lui en a vingt-sept. Vingt-sept ans et demi. Petite vérification : oui, c’est bien ça. Apaisé, il regarde à l’intérieur du compartiment. Des visages de femmes, surtout, sur lesquels il pose les yeux comme on pose une main sur des cheveux dont on sait d’avance qu’ils exhalent cette odeur douce-amère d’écorce restée exposée tout le jour au soleil. Oui, ce sont des visages de femmes qui l’arrêtent, des visages prêts-à-contempler, exactement comme on dit « prêt-à-porter » d’un vêtement qui, malgré sa discrétion, vous a attiré dans l’instant et que vous souhaitez emporter aussitôt sans même vouloir l’essayer. Il sort son petit carnet et note, après un nouveau coup d’œil sur la campagne qui défile, satisfait par avance de l’idée comme de la formulation : « Des paysages reposants comme des visages de femmes ». Quel âge ont ces trois femmes, ces trois femmes qui ne se connaissent pas, qui oublieront les traits les unes des autres dès ce soir, peut-être même avant, dès le prochain arrêt, des femmes dont on aimerait pourtant découvrir qu’elles n’ont pas d’autre vie que celle de passagères du train Corail. Elles ont l’âge femme. Exactement. Il note à nouveau. « Chez les hommes, il y a l’enfance, la jeunesse, l’âge adulte, l’âge mûr, le vieil âge. Chez les femmes, non : en dehors de l’enfance et de la vieillesse, il existe l’âge femme, celui des visages dans lesquels le passant souhaite s’immerger le plus longtemps possible, secrètement, c’est-à-dire sans être dévoilé : car la magie aussitôt se brise si celui qui voit est vu ».
Quand il est parti, ce matin, Gilles, qui l’accompagnait à la gare, lui a dit : « toujours pareil ! », au moment où, s’étant retourné vers lui du haut des trois marches en métal, ils se sont solidement serré la main en faisant semblant de sourire. C’est à la fois triste et bon de quitter son frère, son alter ego, pour trois ou quatre mois. On a aimé être ensemble ; on peut aussi bien aimer la vie qui nous attend, ce ne serait pas un bonheur volé. Simon, en tout cas, veut bien en faire le pari. Pour Gilles, bien entendu, comme d’habitude, c’est tout autre chose.
La femme qui est le plus près de lui est brune. Elle a les cheveux courts, c’est dommage mais inévitable. Elle a des yeux… De quelle couleur ? Inutile de chercher, dans une paire d’heures, il ne reverra même pas son image. En attendant… En attendant, il faut savoir profiter de l’instant. Age quod agis, dirait Gilles, mais certainement pas dans une telle circonstance. Son regard, qui se pose sur le livre qu’elle tient sur ses genoux, est fixe. Donc elle ne lit pas. Pour une raison que Simon ignore, elle n’a pas relevé les yeux pour réfléchir. À quoi réfléchit-elle, d’ailleurs ? Tiens, elle sourit, en son rêve éveillé. Très légèrement. Émouvant décor que celui d’un visage pacifié de femme qui sourit gratuitement. Il voudrait bien s’approcher, se mettre en face d’elle pour sourire aussi, pour l’engloutir dans son sourire à lui, pour lui montrer que c’est son sourire à elle qui le fait sourire lui.
Il est temps de regarder à nouveau dehors : hiver ; campagne grise mais attirante, fumées de feu de bois que l’on voudrait humer, respirer, toucher du regard en s’y piquant les yeux, mais qui n’existent déjà plus alors que vous vous penchez inutilement en avant pour en débusquer l’origine ; la nuit, en outre, approche déjà. Dans la vitre épaisse et double, le reflet de la femme brune, celle qui sourit sans lire, celle qui sourit sans le savoir, celle dont le sourire va s’évaporer sans faire d’émules, sans laisser de trace sauf un moment sur son âme à lui : un minuscule et précieux secret volé, ou plutôt partagé en cachette, offert, mais sans l’assentiment, ou plus exactement sans la conscience, de celle qui le livre ingénument aux regards de ceux qui, à côté d’elle, sont enfermés dans leur solitude…
Brume du soir sur la campagne proche. Un passage à niveau — très rare à présent — sonne et son grelot est distordu comme une onde douloureuse par la vitesse du train. Brume aussi au loin, sur un petit cours d’eau : il lui semble tout à coup qu’il est dans Mon premier Larousse en couleurs où son frère et lui, enfants, cherchaient avec passion la vaste double page — parfois sans réussir à la retrouver — du dessin merveilleux d’une campagne qu’ils pourraient bien passer leur vie — maintenant encore, Simon en est certain — à chercher le modèle illusoire, en vain bien entendu.
Et si ce qu’il entrevoyait là, derrière la vitre écran, n’était pas plus réel que la double page du dessin magique ? Ou bien si tout était inversé ? Et si c’était par exemple le vieux tracteur rouge immobile et sans chauffeur, tout à côté de la petite maison solitaire au pignon sale, qui le regardait, lui, de ses phares jaunes allumés, avec le même ineffable bonheur que Gilles et Simon eux-mêmes éprouvaient, enfants, face au paysage dessiné du premier Larousse ?
Il a dû s’assoupir en pleine rêverie, en pleine confusion. Le train ralentit ; il n’a pas encore retiré sa valise du porte-bagage. Il se lève précipitamment. La nuit est tombée. Sans doute sera-t-il le seul à descendre à la gare de N., un arrêt totalement inutile, lui avait dit son collègue Dominique… « Bien utile pour moi, en tout cas. »
Il actionne la manette d’ouverture, descend les trois marches. « Toujours pareil… » Il tient sa valise dans sa main droite et son sac fourre-tout dans la gauche. Il marche sur le quai humide et gris, presque noir. « Si j’avais une troisième main, je boutonnerais mon manteau jusqu’en haut ! » Mais il est pressé. Pressé par quoi ?
— Monsieur, attendez ! Vous avez fait tomber quelque chose, je crois !
Ainsi, il n’était pas seul ! Il se retourne alors que la femme brune aux cheveux courts s’est baissée et a déjà ramassé le portefeuille. Elle le lui tend. Elle le lui tend et sourit : sourire conscient, plus beau encore, plus doux aussi, que l’inconscient de tout à l’heure… Et cette fois, c’est bien à lui qu’il est destiné ! Ses yeux sont verts, il ne l’oubliera pas… Age quod agis ! Simon lui dit quelque chose, n’importe quoi, pour qu’elle use à nouveau de sa voix profonde et chaude comme un songe, comme une caresse, comme une haleine, comme un baiser.
Tu sais, Gilles, on peut aussi bien aimer la vie qui nous attend, ce ne serait pas un bonheur volé.


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