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>>Le désir et l’échoJe m’appelle M’barek HOUSNI
le mot « Béni-Mellal » qui figure à la fin du texte est le nom d’une ville aux pieds des majestueuses montagnes de l’Atlas et où j’ai vécu un certain temps. Ces montagnes qui m’ont permis d’écrire cette nouvelle, entre autres...
Voici le vent qui fait pleuvoir des scorpions venant du Sahel. Il me surprit et je sus alors que le coucher du soleil approchait, que rester assis sur une grosse branche d’un chêne était vain et ressemblerait à un acte d’étrange folie. Cependant, vers ce même instant, j’eus peur que ne disparaisse l’aura d’isolement que j’avais pu installer autour de moi, en cette journée tiède d’un mois de mai. Une journée où régnait l’air d’un printemps jamais vu auparavant. Maigre et pâle. De plus, je n’étais chaussé que de sandales en caoutchouc ! C’était insuffisant pour protéger mes pieds. Je ne voulus pas ouvrir ma bouche pour lancer quelques injures furieuses comme j’en avais l’habitude en pareille circonstance afin de me libérer au plus vite d’une colère subite. Car j’avais un désir impérieux et tyrannique de capter une idée, de saisir un rythme serein. En vain, parce que il n’y eut que quelques doutes qui commencèrent à envahir mes membres. Puis un air frais gonfla ma chemise et caressa ma poitrine nue. Mais puisque je n’avais que l’unique choix de monter vers ma hutte, je me suis dit qu’il me fallait avancer à pas lents, en flânant un peu, pour retrouver peut-être cette aura d’avant, qu’elle puisse persister jusqu’à l’arrivée de la nuit proche. Ainsi, je mis ma casquette et mes lunettes de soleil. Je remis le livre que je lisais et qui s’intitulait « Ainsi parlait Zarathoustra » de Nietzsche, dans la poche de mon pantalon, puis je tournai le dos à la cachette d’arbres touffus (un endroit que j’avais découvert quelques jours auparavant et qui m’avait réjoui comme si j’avais déniché une grotte préhistorique). Bien évidemment, je faisais attention pour ne pas marcher sur les herbes sèches à côté des sentiers, ou passer tout près de ces nombreux trous qui ressemblaient à des yeux rongés par la conjonctivite. On m’avait dit que les scorpions aiment l’air du soir et qu’ils sortent pour fuir la forte chaleur au fond de la terre. Et lorsqu’ils sont exposés à un vent frais, ils peuvent trainer près des habitations humides. Tout en marchant je me trouvais par moment distrait. Mais aussitôt, je retrouvais ma lucidité et j’avançais à pas lents, scrutant soigneusement, ici ou là, quelques endroits sous mes pieds. Or je regardais sans pouvoir vraiment distinguer quoi que ce soit. Au bout d’un moment, j’entendis une voix qui semblait venir du fond de mon corps. Du moins, c’était ce que j’avais ressenti au début, parce que je me mis à trembler juste après l’avoir entendue. Tout à coup, je me vis debout au milieu d’un antique théâtre grec où tapait un soleil fort. Un lieu désert avec des poutres en marbre tremblantes comme les fantômes de ses anciens habitants sages. Cette vision était probablement due au fait que j’avais rêvé encore une fois la nuit précédente, que je me promenais dans les rues d’Alexandrie antique à la recherche des feuilles de papyrus. Je me souvins que j’avais les pieds noyés dans les eaux du delta du Nil, puis brusquement un brouillard dense était tombé où mon double disparut à jamais. C’était alors que le sommeil me quitta et vola très loin dans le ciel de mon univers. Il imprima un effroi enflammé dans mes yeux. J’en fus obsédé durant toute cette journée, errant dans la forêt hantée par ces images. Comme si elles étaient enregistrées sur le tissu de mon cerveau tel un mirage tendre. — Pourquoi tu inclines la tête comme ça ? Je levai le front avec le geste de quelqu’un qui sort d’un lieu où aucun humain n’avait approché auparavant. De nouveau je sentis le gouffre qui sépare la solitude du bruissement de la vie. C’était ma femme qui me parlait, elle me regardait, elle était au milieu du sentier, la main sur la bride de notre âne chargé de seaux d’eau. Son foulard voletait dans le vent du soir. Je cherchai une réponse : — J’essaie d’éviter les scorpions, dis-je. Elle ne répondit pas, elle se contenta de dessiner sur ses lèvres un sourire juvénile. Elle s’en alla. Je l’avais épousée il y a quelques mois seulement, elle venait tout juste de finir ses seize ans. Je l’avais épousé pour éviter ces êtres noirs précisément. Car lors d’une de ces nuits alexandrines, j’étais tombé dans un semblant de sommeil, entre confusion et répit. Ma tête était enveloppée d’une serviette pour me protéger contre le froid de la nuit. Quelque chose tomba, ça ressemblait à un petit caillou. Il fit un bruit furtif, mais assez évident, ce qui me poussa à sauter de mon lit de fortune et aller allumer la torche. Je vis alors un scorpion répugnant qui essayait de fuir le triangle de lumière. Sa vision, là, fit ressortir, au même moment, mes yeux effrayés de leurs orbites. Ce qui restait de la nuit, je l’ai passée assis, les jambes pliées sous moi, silencieux, au milieu de la hutte immobile tel un moine soufi qui essayait de communiquer avec le royaume des cieux éternels. J’ai longuement médité. A la fin j’ai décidé de prendre la fille de mon voisin pour épouse. Elle avait l’habitude de venir m’apporter du pain et de l’eau chaque matin, comme si j’étais un fqih que les aléas du voyage dans le royaume d’Allah avaient amené dans leur village. Chose étrange, j’étais habitué au monde de l’absence et de l’attente, mais après son arrivée dans ma vie, j’ai senti naître au-dedans de moi la persistance du roc, mais dont le fond bouillait et résonnait au-delà de l’écorce solide et inerte. Je m’arrêtai devant la porte de la hutte attendant le retour de ma compagne - elle s’appelle Wardiya - tout en essayant de nouveau de faire réapparaître l’aura qui m’avait couvert dans la vallée. Sans résultat. J’étais en sueur et je ne pus discerner que des colonnes de tailles différentes nageant dans une brume blanche et dense à tel point que je sentis déferler en moi un regret amer. Je me disais que si j’étais resté là-bas…le rêve serait encore à la portée de ma main. Je tournai la page de cette vision en me disant que l’attente me suffirait. J’avais devant moi toute la nuit et Wardiya avec ses cheveux nocturnes. Mais passé quelques minutes, je perdis toute assurance. Certes, son corps était harmonieux et gorgé du sang chaud de la vie. Elle avait deux fossettes qui me charmaient quand elle souriait, et faisaient naître en moi la fièvre dionysiaque que je me retrouvais, chaque fois, assis à même la terre pour nager dans un ciel dont elle habitait l’horizon. Nager dans la couleur de ses cheveux en flammes que je désirais et désirais inlassablement à tel point que - pour m’assister- je faisais appel à toutes les images de la femme que j’avais emmagasinées en moi depuis ma sortie de l’école coranique de ma lointaine enfance jusqu’à ma sortie de l’université. Avec entre-temps toutes celles captées sur les chemins et les lieux ouverts d’à côté, sombres, brisés, plats. Je savais qu’elle était fille unique et que ses parents, très pauvres, ne me gêneraient pas, par trop de demandes. Il leur suffisait du sucre, du thé, de l’huile et du savon chaque semaine. « On veut seulement que vous la protégiez, ça nous suffit largement », m’avaient-ils dit, avant de se retirer fort intimidés. Mais les jours d’après, étrangement et sans m’y attendre, je m’étais demandé par quel moyen elle était parvenue jusqu’à moi. Car la liberté s’était appropriée, pour moi, un visage différent chaque matin. Les rêves s’étaient concordés, et tous les espoirs étaient nés dans mes pérégrinations dans les fonds cachés de la forêt de chênes et d’eucalyptus. Dans la majesté du paysage de granite dans le village, alors qu’avant, les vents trouaient ma solitude dans la sécheresse des années estivales infinies. Mes fuites n’étaient que des solutions de chaos, et quand à la fin je me planquais dans la cachette broussailleuse je devenais dévot. C’est ainsi qu’un jour m’ayant vu faire du jogging le long de l’Oued, les villageois avaient eu des doutes sur l’état de mon esprit. Ils s’étaient précipités pour rapporter le fait au caid qui s’empressa à son tour et sur-le-champ d’écrire un rapport ayant pour titre « Cas douteux de folie ». Il m’obligea à le signer. Quand je le fis, Socrate vint me tapoter l’épaule et me félicita en ajoutant « … mais ne vous éloignez pas trop quand même… » Mais voilà que j’eus peur de ne pouvoir ma ressaisir du fil liant entre ce que j’avais vécu là-bas, dans la cachette, et ce je que je faisais ici, dans le vide de la nature, devant ma porte. Je fis un effort. Ça venait, la vision... Soudain, je sentis sur ma langue l’envie délicieuse d’un verre de thé à l’absinthe. Je me tournai en direction de l’entrée. Je me prêtai à le préparer. En cherchant le thé, je tombai sur la bouteille en verre où j’avais conservé dans de l’alcool le scorpion de cette nuit décisive. Je contemplai les anneaux de son corps, ses pinces dressées, et je psalmodiai quelques versets protecteurs. Tout à coup, la même voix de tout à l’heure me surprit de nouveau au moment où l’image de l’animal semblait comme s’imprimant dans mon imaginaire. Elle commençait à perturber le cercle de la solitude et d’aura qui était revenu, à tel point que j’ai eu la vision que l’animal bougeait et pressait mes nerfs. Il était comme prêt à sauter dehors et venir vers moi… — Qu’est-ce que tu fais ? me dit Wardiya Je sursautai dans ma place, je balbutiai, je me mis en colère sans que cela apparaisse sur ma figure. — J’étais en train de préparer un verre de thé, dis-je. — Et pourquoi as-tu cette bête répugnante à la main ? — Mais non… Je la déplaçais à côté, tout simplement pour prendre la boîte à thé. — Mais elle est juste à ta droite… répondit-elle. J’inclinai la tête tandis qu’elle s’occupa des seaux d’eau les faisant couler dans de grandes jarres. Mais juste à cet instant précis où l’eau coulait violemment et bruyamment, tandis que l’ombre du soir s’effilochait, dessinant les contours de tout objet et toute chose, j’eus réellement cette fois-ci la vision du scorpion qui commençait à se pencher pour enfin venir calmement, gratter le verre. Il ne me semblait pas mort à cet instant-là parce qu’un voile de brume nous enveloppa avec une telle simplicité comme lorsque le poison se mêle au sang dans les veines. Le poison qui me parut un mystère étrange, futile, impressionnant. Juste après et sans m’en rendre compte, je sentis deux bras fermes mais doux me ceinturer le ventre par-derrière. Ils pressaient mon corps lui communiquant une chaleur que je n’avais jamais sentie auparavant… Et après avoir esquissé un sourire ailé, une des dauphines de la reine Cléopâtre, qui avait le même nez séduisant qu’elle, se dressa devant moi… Je me vis, nageant, longtemps dans une mer sans rivages où s’alternaient des couleurs mauves et mielleuses. Je ramais avec mes bras face à des vagues qui se déferlaient sur moi formant des cercles d’un gigantesque ressort sans que cela ait caché à mes yeux la vue de la dauphine aux pieds nus. C’était comme si je plongeais dans un rêve dont l’ambiance était un printemps juvénile jusqu’à ce que je m’égare à la surface de l’écume. Et je me retournai. Je rencontrai le visage de Wardiya, je m’y enfonçai sur le coup. Là, à cet instant qui suivit, et je sentis un parfum qui m’était indifférent par le passé, mais devenu fort et pénétrant, comme s’il était composé de toutes les herbes de la terre et les plantes des temps anciens. Les effluves de ce parfum subit survolèrent les vagues sans rivages où je continuais à nager, et me surprirent à tel point que je m’enquis de son nom auprès de ma compagne. Elle me dit que ça s’appelle « le Hargouss » et que toutes les femmes la mettent ici. Toutefois je ne pus m’empêcher de m’interroger pourquoi cela avait bouleversé ce que je que croyais inébranlable au sein de mon âme. Car je tremblais tels les rideaux des cours en marbre de la Grèce antique … Ici et là-bas… Je me mouvais sans rencontrer de barrières… Pour toute réponse je touchai le nez de Wardiya, je le trouvai délicat, sculpté… Je le touchai et je m’électrifiai sur le coup… je m’emplis d’un transport de plaisir pareil à une absence délicieuse, un voyage dans l’instant qui ressemblait à l’oubli… Une minute après, Wardiya mit son menton sur mes genoux, contempla cet être qui porte mon nom et qui partage avec elle le carré obscur dans une hutte de montagne lointaine, noyant le noir de la nuit derrière le long silence. Je lui dis : « Mets toujours ce parfum ! » Elle me dit : « C’est ce que je mets toujours ! » Je lui dis : « Non celui-ci… Celui-ci m’a traversé telle une lumière multipliée à l’infini, il m’a étranglé avec un tel délice… C’est un parfum différent. » Elle me dit : « C’est ce que tu veux croire… Ton nez sent plus loin d’ici… Dans ton sommeil, tu cites toujours des noms étranges que je ne connais pas. » Je souris au fond de moi-même. Je lui parlai enfin. Elle me paraissait lointaine et cependant proche ou derrière un voile suave quand elle parlait. Entre deux câlins tendres, je me hissai vers les cieux pour rencontrer les créatures qui portaient les noms dont elle avait parlé, une liste longue, un fleuve sans source ni point de chute, à tel point que je ne me rendis pas compte quand elle répliqua : — Un jour tu reviendras et ne me trouveras plus ici ! Pour toute réponse, je tirai quelques boucles de ses cheveux lisses, avec quelque violence, car elle cria et recula. Je lui dis : « Et où est-ce que tu vas partir ? » Elle me dit : « Là où je pourrai garder un troupeau de chèvres sous l’ombre tranquille du soleil… » Je lui dis en imitant le même ton de sa réponse : « En compagnie d’un berger et tu passeras le temps à chanter… » Me défiant, elle mima ma voix elle aussi : « Et je chanterai… » Juste à cet instant-là, les belles dauphines aux corps roses chantèrent au fond de mon ouïe. Je me levai et je fixai sa figure juvénile en lui criant violemment : — Si tu le faisais ! … Mais j’abdiquai aussitôt. Je me tournai vers l’extérieur et le vent chaud du sahel me frappa… Il y avait la nuit qui était déjà avancée… Je me souvins alors de Zeus qui punissait, de ses descendants issus de la Terre, du Ciel et du Temps qui punissaient à leur tour. N’était-ce pas de cette façon qu’ils avaient pu procréer ? Puis je me dis qu’entre le fouet, le bâton il y a une femme, un scorpion et l’abîme de l’amour. Béni-Mellal |
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